jeudi 21 octobre 2010

Le voyage d'Anna Blume de Paul Auster

Le voyage d'Anna Blume



Coup de coeur !



Éditions : LGF
Année : 1997
Pages : 219
Catégorie : Autres romans
Âge : Dès 14 ans
Temps de lecture : Deux jours
Résumé : Une ville au bout du monde, cernée de murs, livrée à la désagrégation, dont les habitants tâchent de subsister en fouillant dans les détritus. De ce « pays des choses dernières », comme l'appelle le titre original du roman, la jeune Anna Blume écrit à un ami d'enfance. Venue à la recherche de son frère disparu, elle raconte ses errances dans les rues éventrées, sa lutte contre le froid, les prédations, le désespoir. Le romancier de L'Invention de la solitude et de la Trilogie new-yorkaise ...  nous entraîne ici dans un de ces univers, à mi-chemin du réel et du symbolique, dont il a le secret. Sur les pas d'Anna Blume et de quelques autres, résolus comme elle à ne pas s'anéantir dans l'abjection et la violence, nous traversons une fin du monde qui ressemble par bien des traits à notre monde. Avec eux, aux dernières pages du livre, nous serons conviés à rêver d'un autre départ, vers d'autres contrées... 

Source : chapitre.com

Mon avis : Le voyage d’Anna Blume est un roman épistolaire bouleversant, sombre même, qui nous montre la traversée émotionnelle d’une jeune femme se retrouvant dans le Pays des Choses Dernières dans l’espoir de retrouver son frère disparu. Par ses souvenirs et son récit, nous entrevoyons un autre monde funeste et calamiteux qui est au fond le miroir de certains pays, petits et délabrés, qui nous sont étrangers. Le début est un peu confus, car nous ne savons rien de cet endroit, ni sa position, ni pour quelle raison cette ville s’est vue esquinter sans que personne ne lève le petit doigt. Dès les premières pages, nous nous retrouvons à cheminer dans des rues hasardeuses aux timbres insalubres tandis qu’Anna nous raconte le fonctionnement de cette cité, les endroits et les choses à éviter ainsi que les moyens de survie alors que tout n’est qu’un grand capharnaüm abandonné aux yeux du gouvernement. Aucune sortie, aucune aide. Aussitôt, la vastitude de la détresse qui encombre chaque coin de la métropole nous saute à la gorge : pour ma part, j’étais émue, choquée à l’occasion, j’aurais voulu leur tendre les bras pour les enlever aux mains des affres de l’indigence. Chaque faits et gestes des habitants démontrent leur martyre, mais c’est les entreprises de suicide ( oui, oui, vous avez bien compris ) qui illustrent avec davantage d’ampleur leur détresse psychologique. Des cliniques d’euthanasie jusqu’aux Sauteurs ( sauter des immeubles ) et aux Coureurs ( courir sans fin ), en passant par les Clubs d’assassinat, ces associations de suicide sont troublants et montrent d’une manière métaphorique comment certaines personnes sont prêtes à mourir pour s’enfuir hors de la souffrance quotidienne, quelle soit physique ou mentale. Par ailleurs, la vie quotidienne de ces gens est tout aussi déplorable : dormir dehors ou à l’intérieur des immeubles encore debout que les « gangs » peuvent ravir n’importe quand ; des postes de péages sinistres où les dictateurs de ces endroits peuvent demander ce qu’ils veulent ; l’insalubrité journalière ; les travaux tels que les ramasseurs d’ordures et les chasseurs d’objets, etc. Horrifiée déjà à ces images, je n’imagine pas l’horreur que les gens vivent réellement, chaque jour, au sein de cet endroit inhumain alors que des personnes ailleurs dans le monde se font bronzer avec quiétude au soleil.  


De ce fait, toute l’histoire nous est contée par une lettre, celle d’Anna, alors qu’elle s’adresse à un vieil amour de jeunesse, mais qui somme toute, est arrivé entre nos mains puisque nous lisons cette missive. Cette facette spécifique du roman gratifie le récit d’un cachet intimiste, nous plongeant davantage dans les émotions d’Anna qui nous dévoilent ses faiblesses, ses coups durs et ses instants de bonheur éphémère. Cette jeune femme, âgée de dix-neuf ans au début du livre, se dérobe de sa vie aisée pour s’en aller au sein de ce pays afin de retracer son frère, envoyé là-bas par sa fonction de journaliste, mais qui n’a pas donné de nouvelles depuis plus de six mois. Or, elle est confrontée au désespoir, à la souffrance physique, à la torture mentale ainsi qu’à une vie où le confort n’existe pas, où tout le monde a oublié les sentiments et les objets qui nous rendaient heureux. Brave, téméraire, elle avancera dans cette vision apocalyptique sans faillir, dénotant ainsi une grande sagacité chez elle. Peut-être plutôt pessimiste quant à l’avenir, ne voulant pas se laisser bercer par des illusions d’utopie, c’est grâce à de nombreux personnages qu’elle retrouvera cette flamme singulière : l’espoir d’un futur meilleur. Elle rencontrera d’abord Isabelle, cette dame âgée au cœur charitable, probablement quelques fois naïve, néanmoins douée d’une belle vivacité. Sa détérioration physique due à sa maladie m’a particulièrement émue, car j’avais toujours la vision éphémère de ma grand-mère décédée qui avait souffert de cette même affection. Toutefois, la seule chose que je regrette de la vie d’Isabelle est son infâme mari, solitaire, acariâtre et rébarbatif qui en fera voir de toutes les couleurs à la pauvre Anna. Ensuite, elle fera connaissance avec Samuel Farr, journaliste dont le rêve est de publier le livre en cours de rédaction qui témoigne de la détresse de chaque habitant. En sa compagnie, elle vivra de doux moments de bonheur emplit d’amour et de tendresse si rares en ces temps sépulcraux. Malheureusement, un incident l’emportera une nouvelle fois dans le gouffre de la lypémanie, à l’intérieur d’un hôpital dirigé par Victoria dont l’objectif est d’aider les habitants démunis. Elle y restera longtemps, assez longtemps pour se reconstruire et vivre un autre genre d’amour avec Victoria, un côté que j’ai abhorré, car selon ma perspective, si elle était amoureuse d’un homme, elle ne peut l’être d’une femme. Mais nous ne pouvons juger les comportements de ces habitants puisque ils demeurent dans un environnement qui affecte grandement ce qu’ils sont. Enfin, après plusieurs tumultes ( dont celui d’un jeune garçon perdu psychologiquement, en proie à une détresse qui le fera chavirer sur un chemin ténébreux ), de nouveaux instants de réjouissance peuplent le cœur d’Anna, qui verra finalement le voile se lever, faisant apparaître une légère lumière dans la noirceur de sa vie.  

Par conséquent, cette tendre Anna, m’a chavirée, émue et bouleversée. La fin nous laisse sur une note heureuse, mais incertaine, nous octroyant le droit d’imaginer s’ils réussissent à s’enfuir du Pays des Choses Dernières. Ce récit est à la fois une vision de la réalité outrageante de certains pays et également une quête de soi, la renaissance de l’espoir dans la noirceur, le cri implorant de centaine d’âmes qui veulent partager leur détresse pour que nous soyons plus conscients de notre chance. Par ailleurs, j’ai fait connaissance avec une plume souple, onctueuse et subtile, celle de Paul Auster. Il m’a troublée par son histoire et grâce à lui, je fais monter un nouveau livre dans mes coups de cœur, malgré la noirceur du récit. Un livre qui ramène durement au présent et que je vous conseille vivement de lire afin que vous voyez la chance que nous avons d’avoir un quotidien merveilleux, qui n’est qu’une utopie pour les habitants du Pays des Choses Dernières. Il me tarde désormais de me plonger dans La trilogie New-Yorkaise qui dort sans bruit dans ma bibliothèque !


Extraits préférés du livre: « Tout ce que tu vois a la capacité de te blesser, de te diminuer, comme si par le seul acte de voir une chose tu étais dépouillé d'une partie de toi-même. On a souvent l'impression qu'il est dangereux de regarder, et on a tendance à détourner les yeux, voire à les fermer. ( ... ) C'est ce que je veux dire par être blessé : tu ne peux pas voir, sans plus, car chaque chose vue t'appartient aussi en quelque manière et fait partie de l'histoire qui se déroule à l'intérieur de toi. Il serait agréable, je suppose, de s'endurcir au point de ne plus être affecté par rien. Mais alors on serait seul, tellement coupé de tous les autres que la vie devriendrait impossible. » p. 27.

« C'était une chose étrange, de voir ainsi l'océan, et je ne peux pas te dire l'effet que cela a eu sur moi. Pour la première fois depuis mon arrivée, j'avais la preuve que la ville n'était pas partout, qu'il existait quelque chose au-delà, qu'il y avait d'autres mondes en plus de celui-ci. C'était comme une révélation, comme une bouffée d'oxygène dans mes poumons, et rien que d'y penser m'a presque donné le vertige. » p. 86.


Critiques d'ailleurs : Karine , Jules , Charlotte , Yspaddaden

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